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Jules
ROY (1907-2000) écrivain français né
en Algérie, mort à Vezelay : séminariste
puis colonel aviateur, forgé par la guerre, rebelle
à la guerre d’Indochine, Algérois
pied-noir proche des Algériens, il est mort bourguignon.
Il avait reçu de ses amis le surnom de Julius.
Héros,
poète, travailleur acharné, dénonciateur
des crimes de guerre :son fils nous en parle, entre
pudeur et timidité partagées,entre désillusion
et admiration,entre amour exigeant et amitié fraternelle.
Ernst Jünger et Albert Camus sont ses deux maîtres,
aussi opposés que fut contradictoire sa personnalité.
Jules
Roy à l’écoute d’Alger
S’il
est une chose dont je suis sûr, c’est que
personne ne serait plus heureux d’être ici
ce soir —avec vous— que Jules Roy. Merci de
m’avoir invité à parler de lui. Mais
d’abord une question : qui, dans cette salle
a entendu parler de Jules Roy ? Qui parmi vous a
lu un de ses livres ? Qui sait pourquoi il est célèbre ?
Des
hommes célèbres, il y en a plein le monde,
et même plein la ville de Dijon et ses environs.
On est célèbre pourquoi ? Parce qu’on
a fait une chose extraordinaire qui vous a fait entrer
dans le livre des records. Ou bien parce qu’on a
joué au cinéma un rôle très
populaire, ou qu’on a mené en politique une
action mémorable. Parce qu’on a fait une
découverte, inventé un appareil, peint un
tableau, écrit un livre. En fait parce qu’on
a apporté au monde quelque chose dont il avait
besoin. Alors on lui en est reconnaissant.
Qu’a-t-il
apporté au monde ce Jules Roy ? Son regard,
et justement son regard sur le monde. Il nous l’a
fait voir autrement et mieux qu’on le voyait avant
lui. En particulier, son regard sur la guerre —qu’il
a faite, son regard sur l’Algérie —où
il est né, et son regard sur la guerre d’Algérie
—qui a bouleversé le destin de tant d’entre
nous.
Plus
précisément, qui est Jules Roy ? Je
peux vous en parler car c’est mon père, que
ses amis nommaient « Julius ». J’en
ai beaucoup parlé ici et là, toute l’année
2007, celle de son centenaire. Que nous dit-il de l’Algérie ?
« Doux
souvenirs d’Algérie… »
« Quand
le vent du Sud déboule du Morvan pour siffler sous
mes portes, il ne porte plus le parfum des eucalyptus
et des vignes, perdu en chemin. Que n’ai-je l’odorat
d’un chien pour humer encore […] l’odeur
douceâtre des asphodèles et des rêves
que je faisais enfant ? Sans patrie, je suis sans
patrie, coupé des miens qu’un cyclone a arrachés
et dispersés et qui reprennent malaisément
racine. Une terre leur manque qu’un siècle
avait fait leur, et l’inquiétude de ne pas
reposer en son sein les habite. Nous sommes tous semblables
aux éléphants et nous avons besoin comme
eux de mourir chez nous, les uns sur les autres, nos os
emmêlés. Ma mère me manque, et la
mère de ma mère, et leurs bras tendres,
et leur douce poitrine où je respirais la lavande
des armoires et la chaleur des femmes. »
« L’Algérie
de papa », tant décriée aujourd’hui,
c’est celle de papa-maman, tout bonnement, celle
que chacun de nous porte au fond de soi, un pays perdu
qui ne figure sur aucune carte ni dans aucun livre d’histoire.
« D’où
que nous soyons, nous sommes tous des exilés, tous
inconsolables d’un pays de cocagne que nous ne reverrons
jamais : les doux rivages de l’enfance »
a écrit Guy Dugas, en préface à son
livre qui porte le titre de Doux souvenirs d’Algérie…,
édité par la Sélection du Reader’s
Digest.
Alors,
qui est-il ce Jules Roy ? Un exilé qui a exploité
en littérature une constante “nostalgérie” ?
Loin
de là.
Jules
Roy a au moins douze visages… Autant d’opinions
qu’on aurait de lui.
Séminariste
et poète, il se rêva moine et chevalier ;
pilote de guerre, il en devint écrivain ;
amoureux transi, c’était un macho brutal ;
il se revendiquait pied-noir mais fut anticolonialiste ;
il voulut finir sage et mystique. Pas étonnant
qu’il soit devenu Etranger pour [s]es frères,
et que, dans mon esprit, il ait surtout été
« intranquille ». Sous ce titre,
j’ai écrit un livre qui est son portrait :
Jules Roy l’intranquille.
Il
ne laissait personne indifférent. Sa beauté
virile fascinait les femmes. Quant aux hommes, ils le
haïssaient souvent, malgré sa prestance et
son allant, pour sa rigueur et ses colères violentes
qui les rendaient d’autant plus misérables
de s’opposer à lui. Homme du ciel, il n’était
pas avare de dédain.
Il
s’était découvert très jeune
un destin, et des dons supérieurs ; il crut
bon de mépriser les paysans dont il sortait. Il
se méprisa ensuite d’avoir fondé malgré
lui une famille : il ne se reconnaissait pas en mari
et en père. Il exigeait des prêtres des vertus
qu’il n’avait pas lui-même, et rejeta
l’Eglise. Dans l’armée, il ne comprit
pas à quoi on l’employait et il la quitta
quand il ne consentit plus à ce qu’elle était
devenue. Il conspua le milieu des éditeurs et la
comédie mondaine. Fuyant à Vézelay,
face à la statue de la sainte Marie-Madeleine,
il s’imprégna de son mystère, et elle-même
accueillit sans mot dire sa déférence ombrageuse.
L’œuvre
majeure de mon père sur l’Algérie,
ce sont Les Chevaux du Soleil. Il a recréé
la présence française à travers la
saga de sa famille installée en Mitidja. De pauvres
paysans qui vivaient trop mal chez eux, dans le Doubs
et l’Ariège ; ils avaient cherché
un peu de mieux au-delà de la Méditerranée,
sans y espérer la gloire ou la richesse. A reconstituer
leur histoire, Julius s’est intéressé
à ces gueux, dont il était issu. Il les
a vus comme ils étaient, attachés à
leur terre, dignes d’admiration et d’estime,
et son mépris disparut. « Ça
m’a permis de connaître notre condition de
colonisateurs au milieu des colonisés »,
a-t-il dit. Il a conté leurs espoirs, leur grandeur
ou leurs misères, puis leur cœur déchiré,
l’effondrement lamentable et brutal de la cohabitation
ratée. Il a su les voir comme ils étaient,
admirables et dérisoires à la fois :
ils ne lui ont pas pardonné.
S’étant
enfin reconnu en ses ancêtres, Jules Roy a acquis
la dimension humaine, universelle, que le milieu littéraire
ne lui avait pas encore accordée. La saga, écrite
en dix ans, devait comprendre huit tomes ; elle n’en
compta que six puis fut condensée en un seul volume
plus accessible. En 1980, la télévision
en fit une série sur TF1 de 12 épisodes
d’une heure, sortie il y a 2 ans en 4 DVD.
J’ai suivi —plus qu’accompagné—
la vie de mon père pendant soixante-dix ans et
plus. J’ai lu et relu tous ses livres. Pour moi,
Jules Roy sera toujours un soldat, en uniformes de parade,
civils ou militaires, un empereur rude et rugueux, séducteur
ou vociférant, chevauchant sa foi à force
d’éperons, assoiffé de gloire et d’aventures.
Il eut pour compagnons de route d’autres poètes,
des seigneurs et des guerriers, il escalada le ciel et
courut les terres étrangères, il cueillit
la gloire, les femmes et les roses.
Ce
n’est pas toujours à ce portrait qu’il
s’identifiait. Je vais vous dire un de ses poèmes,
sans titre, qu’il a écrit le 10 décembre
1975, un jour qu’il était plutôt désabusé,
et revenu modestement de pas mal d’illusions. Ce
poème, il a demandé à sa femme, Tatiana,
de ne le publier qu’après sa mort.
Oui, tout est là au fond. Un destin de labeur,
celui de beaucoup d’Algériens qui ne sont
pas nés avec une cuillère d’argent
dans la bouche, et qui se sont faits seuls, par leur courage,
leur détermination, leur rage de vivre dans un
milieu rude où rien n’est jamais gagné
d’avance…
Jules
Roy est né tout près d’Alger, à
Rovigo, actuellement Bougara qui est rattaché à
la wilaya 9 de Blida. C’était il y a 100
ans. Alger était sa patrie. Il y vécut d’abord
plus de 20 ans d’affilée, puis il y revint
si souvent que jamais les liens ne se sont rompus, malgré
l’armée qui l’éloignait, ou
quand sa vie d’écrivain le fit dépendre
de Paris et de ses éditeurs. A 88 ans, il y repartit
encore pour en ramener son dernier livre, au titre révélateur :
Adieu ma mère, adieu mon cœur… Son histoire
recouvre la nôtre et l’explique.
Il
a été plus touché qu’on ne
le croit par les critiques de ses compatriotes chaque
fois qu’il est intervenu dans l’histoire de
l’Algérie, et le fut plus encore quand certains
l’ont renié. Aurait-il vu en ce jour une
occasion de se justifier une nouvelle fois auprès
de vous et peut-être de gagner votre pardon ?
Qui, mieux que lui, a parlé des habitants de l’Algérie,
anciens et actuels, qui, mieux que lui, a dit les injustices
subies pendant les 130 ans du mariage forcé de
l’Algérie et de la France, puis les injustices
du divorce dont certaines prolongent encore la souffrance.
Un
célèbre footballeur, Michel Platini, nous
rappelle que c’est depuis 30 ans qu’on siffle
la Marseillaise lors des matches de football. Et pas seulement
la dernière fois qui a effarouché le gouvernement.
Si la République n’est plus respectée,
c’est peut-être que beaucoup des siffleurs
pensent qu’elle a été injuste envers
eux, au point de ne plus se reconnaître en elle.
Ah ! La Justice ! Il y a 50 ans, Camus a dit
lui préférer sa mère. On ne l’a
pas compris. Deux ans plus tard, à Stockholm en
1960, il recevait son prix Nobel. Au cours d’une
conférence, il s’est fait interpeller violemment
par ce qu’on a désigné être
« un jeune musulman membre du FLN »
qui, ce jour-là, a gagné « son
quart d’heure de célébrité ».
Il lui répondit ainsi : « Je n’ai
jamais parlé à un Arabe ou à l’un
de vos militants comme vous venez de me parler publiquement…
Je puis vous assurer cependant que vous avez des camarades
en vie grâce à des actions que vous ne connaissez
pas… J’ai toujours condamné la terreur. »
Qu’avait
dit exactement Camus le 1er décembre 1958 ?
« Je dois condamner aussi un terrorisme qui
s’exerce aveuglément dans les rues d’Alger,
par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère…
Je crois à la justice, mais je défendrai
ma mère avant la justice ». Albert Camus
a toujours condamné également la répression
et le terrorisme de quelque bord qu’ils soient.
Mon père, lui aussi, et nous tous ici, nous aurions
tout fait pour préserver notre mère d’une
action terroriste. Jean Daniel a rapporté dans
son dernier livre ce qu’Albert Camus lui répéta
après son prix Nobel : « A ce moment
on lançait des bombes dans les tramways d’Alger.
Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways.
Si c’est cela, la justice, je préfère
ma mère. » Camus condamnait tout terrorisme
qui prétend agir par une exigence de justice :
le besoin de justice ne peut conduire à se venger
sur les innocents. Déjà en 1937, sa pièce
de théâtre Les Justes, contestait que « tous
les moyens sont bons pour la révolution ».
Donner la mort et mourir pour une cause, pour lui c’est
niet. Ce n’est pas La Justice.
L’interpellateur
véhément de Stockholm est venu visiter mon
père 30 ans plus tard, en 1989, à Vézelay.
Il venait se justifier ! Kabyle, il voulait lui dire
que les Kabyles ne sont pas des Arabes ! Voilà
ce qu’il avait gardé de l’altercation…
Comme nous le ressentons tous ici, l’Algérie
était la chair de Jules Roy. Elle était
celle de ma mère, née à Blida. Elle
est partie de ma chair aussi, j’y suis né
mais n’y ai vécu que 5 ans. Après
la défaite de 40, mon père s’était
retrouvé à Sétif avec les avions
de son escadrille ; de 10 à 15 ans, ces 5
années ont été essentielles pour
mon enfance et ma mémoire. Etre amputé de
sa terre natale a déchiré Jules Roy autant
que l’a été ma famille restée
sur place. Mais lui, il avait compris que le divorce était
la seule solution : la justice primait, même
si sa mère devait en souffrir. On en a déduit
à tort qu’il s’était opposé
à Camus.
C’est
une des multiples incompréhensions qui ont parsemé
l’histoire de l’Algérie et ont mis
fin à un concubinage mal vécu. Est-ce un
bien de se crisper sur son identité ? N’est-il
pas préférable que chacun s’ouvre
à autrui ? Nous sommes tous des Méditerranéens.
Tous les peuples qui ont colonisé les rivages de
la Méditerranée, par goût du commerce
mais aussi de l’aventure, Phéniciens, Egyptiens,
Grecs et Romains n’ont pas hésité
à se mélanger aux Ibères, aux Wisigoths
et aux Barbaresques. Pas moins divers que nous, Arabes,
Kabyles, Juifs, Francaouis, Mozabites, Maltais, tous ceux
qui ont vécu en Algérie en ont fait leur
patrie, le temps de leur vie, mais souvent chacun de son
côté.
La
Méditerranée est notre héritage commun.
Nous en avons des souvenirs, gravés au plus profond.
L’important est ce que chacun en a fait. Certains
se sont crispés sur leur capital de mémoire
et en ont retiré une amertume infinie ; d’autres
ont rejeté le passé pour se replier sur
un socle plus ancien, la mère patrie pour les uns,
la religion pour d’autres ; certains ont vécu
leurs souvenirs pour les approfondir et en tirer une leçon ;
d’autres s’en sont servis pour aller plus
loin, comme l’ont fait en particulier Jean Amrouche,
Albert Camus, Jean Daniel et Jules Roy. Dans ce bouillon
de culture qu’est la Méditerranée,
ce qui pousse le mieux est une chose belle et rare :
l’amitié. Elle nous réunit en ce jour
comme elle a réuni ses écrivains et ses
poètes. Ils se nommaient entre eux « Frères
de soleil », même s’ils se sont
découverts parfois frères ennemis.
Tant
de personnalités de la littérature, des
arts et de la politique ! Jean Daniel a poussé
la fraternité du sol nourricier jusqu’à
l’identité gémellaire dans son livre
Avec Camus. Les amitiés algériennes n’ont
pas été exemptes d’orages, comme l’a
montré Jules Roy, frère aîné
rebelle. La fraternité virile des hommes de la
Méditerranée en fait souvent des amoureux.
Et l’amour conduit aux tempêtes sentimentales.
Des amoureux —et des amoureuses— de Jules
Roy, il y en eut de nombreux. Aveuglés par l’amour,
ils préféraient ne pas le voir comme il
était. Des groupies c’étaient, comme
en ont les chanteurs de rock qui se saoulent de leur virilité
vociférante ! Qu’on ne me dise pas que le
sexe n’a rien à voir avec la littérature :
les suicides sur la tombe des poètes en montrent
le pouvoir. Julius aussi a été amoureux.
De Camus certainement, de Montherlant aussi. Eduqué
en macho au soleil d’Alger, il s’est demandé
un jour si son culte de l’amitié virile n’était
pas de l’homophilie déguisée, regrettant
presque de s’être tourné si exclusivement
vers les femmes.
Ses
relations avec Jean Amrouche furent loin d’être
limpides elles non plus. La fierté sourcilleuse
du lettré berbère relevait souvent ses propos
imprudents. C’est Camus qui montra à Julius
que son éducation avait fait de lui un raciste,
anti-arabe et anti-juif. Quand Julius faisait fausse route,
qu’il s’en aperçoive seul ou qu’on
ose le lui dire, ses réactions étaient à
la hauteur de la honte de s’être laissé
posséder : la brusquerie de ses volte-face
égalait la violence des passions où il s’engageait.
Alors il opéra un revirement pro-arabe et pro-indépendance,
qui parut exagéré par contraste, mais pour
lui c’était une preuve d’amour supplémentaire
qu’il apportait à Camus, tant il désirait
se rendre digne de son amitié. Camus, il l’aimait
et l’admirait, j’en ai été témoin
à de multiples occasions, mais il ne se sentait
aucune compétence pour l’épauler ni
pour le concurrencer. Il ne pouvait intervenir que par
le cœur et la poésie, appeler ses lecteurs
à ressentir et à réagir dans l’honneur.
Cette vertu est assez peu répandue pour qu’il
ne soit pas superflu d’en raviver le sens comme
l’a fait Julius, par ses actes ou ses écrits.
Ils furent mal reçus par ceux à qui il s’adressait
en priorité, ses frères officiers qui n’auraient
pas dû se mettre en position de se faire rappeler
à l’ordre ! Qui plus est par un défroqué…
Les pieds-noirs ne le comprirent pas mieux, ne pouvant
se résoudre à quitter leur terre octroyée.
La
vie de Jules Roy fut un combat, avant même que la
guerre l’ait sorti du creuset méditerranéen,
chaleureux mais réducteur. La guerre l’ouvrit
à la précarité de la condition humaine
et surtout à l’essentiel. Quand il vit plus
tard, en Indochine, la torture et les exactions de son
armée, il la quitta, tout en ménageant ses
« frères d’armes »
: très remontés contre lui, leur sanction
aurait été cuisante. Il écrira plus
tard J’accuse le Général Massu pour
se justifier. Les contradictions de Julius s’effacent
sous son art d’écrire et sa sensibilité
de poète. C’est avec ces armes qu’il
rend leur dimension humaine à des drames que la
politique banalise. Il l’a fait avec son livre La
Guerre d’Algérie, quittant à jamais
l’étiquette d’écrivain de droite
qu’il avait reçue malgré lui en défendant
ces valeurs qui « grandissent l’homme »
: la discipline, l’honneur, l’armée,
la foi. Il ne se pensait pas de droite, on avait toujours
voté socialiste dans la famille, depuis son instituteur
de père ! Mais la tradition socialiste était
déshabitée, autant qu’étaient
bafouées en Alger les valeurs de la République.
Camus lui avait transmis ses valeurs à lui : la
foi certes, mais en l’homme, l’égalité
des êtres quelle que soit leur origine, et la liberté
de la pensée. Il ne l’avait pas compris avant
que Camus le lui dise. Le retournement de gauche qu’a
opéré ce livre, La Guerre d’Algérie,
ne dura pas. L’étiquette de droite lui fut
recollée avec Les Chevaux du Soleil qu’on
a ramené à une simple peinture nostalgique
de l’Algérie de papa. Il était devenu,
pour l’intelligentsia, un enfant perdu d’un
pays dont il ne montrait plus que la ruine.
Jules
Roy n’apportait pas la paix, il aurait préféré
briser ses ennemis plutôt que leur apporter le salut
en dissipant leurs erreurs. Il attendait trop des hommes
pour ne pas être déçu, et il attendait
sans doute beaucoup trop des hommes d’Algérie.
La plume à la main, il devenait un artiste, un
homme différent de celui que ses proches connaissaient :
responsable, inspiré, élevé par son
don pour l’écriture. Beaucoup n’ont
pas fait tout ce qu’ils prétendent avoir
fait alors que Jules Roy est allé sur place affronter
le danger, et il a eu le courage d’écrire
sur des sujets difficiles et controversés. Même
quand il paraît cynique, il sait la vérité
de ce qu’il dit avoir vu.
Jules
Roy nous a aidés à voir : les uns par
ses dons de poète, les autres en les guidant sur
les chemins où il s’engageait. Julius s’était
fixé un destin à accomplir, une œuvre
à laisser sur terre. Il dut s’extraire de
sa condition obscure, éviter les erreurs. Pour
la gloire, il n’a jamais hésité à
tenter le sort. Il assumait et transcendait. L’homme
Jules Roy est d’une sorte qui échappe aux
historiens ou aux littéraires. Qu’on l’admire,
et on est prêt à tout lui pardonner, qu’on
le haïsse et tout sera retenu contre lui. Mais on
ne peut nier sa foi en lui qui l’a gouverné
depuis la petite enfance. Il a forcé le destin
à chaque fois qu’il a pu, quitte à
briser ce qui le retenait. Sa vie a été
difficile parce qu’il n’a jamais voulu se
laisser faire, ni laisser imposer la loi de la facilité
à son intranquillité. Il voulait faire de
sa vie une grande chose, poussé par rien d’autre
que lui-même. Il s’en est bien tiré,
grâce à sa volonté, son ambition,
et les qualités d’homme que savent forger
au Maghreb les passions opposées.
Au
total, « une grande figure de l’histoire ».
C’est ce qu’ont dit ceux qui, comme vous,
s’envolant sur les ailes de la foi, lui ont rendu
hommage pour son centenaire. On ne devient pas une figure
de l'histoire en conservant sa pureté d’enfant...
Hegel écrivait que « Rien de grand au
monde ne se fait sans passion ». En politique
comme en amour, on s’autorise tout quand le désir
commande. La passion de l’écriture est une
des moins nocives, elle peut cependant vous conduire parfois
en prison ou provoquer les assassins. La lucidité,
la force créatrice, le talent pour l’écriture
se paient au prix le plus fort mais vous gagnent des amis.
Aujourd’hui,
avec vous, Jules Roy a regagné sa fratrie.
Jean
Louis Roy,
28 octobre 2008.Relu et corrigé le mardi 20 janvier
2009.
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