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un Dijonnais, Jean-Louis Roy, parle aux amis de la Maison de la Méditerranée de son père :
Jules Roy à l’écoute d’Alger
à l'invitation, le 23 janvier 2009, de l
a Ville de Quetigny et de la Maison de la Mediterranee

Jules ROY (1907-2000) écrivain français né en Algérie, mort à Vezelay : séminariste puis colonel aviateur, forgé par la guerre, rebelle à la guerre d’Indochine, Algérois pied-noir proche des Algériens, il est mort bourguignon. Il avait reçu de ses amis le surnom de Julius.

Héros, poète, travailleur acharné, dénonciateur des crimes de guerre :son fils nous en parle, entre pudeur et timidité partagées,entre désillusion et admiration,entre amour exigeant et amitié fraternelle. Ernst Jünger et Albert Camus sont ses deux maîtres, aussi opposés que fut contradictoire sa personnalité.


Jules Roy à l’écoute d’Alger

S’il est une chose dont je suis sûr, c’est que personne ne serait plus heureux d’être ici ce soir —avec vous— que Jules Roy. Merci de m’avoir invité à parler de lui. Mais d’abord une question : qui, dans cette salle a entendu parler de Jules Roy ? Qui parmi vous a lu un de ses livres ? Qui sait pourquoi il est célèbre ?

Des hommes célèbres, il y en a plein le monde, et même plein la ville de Dijon et ses environs. On est célèbre pourquoi ? Parce qu’on a fait une chose extraordinaire qui vous a fait entrer dans le livre des records. Ou bien parce qu’on a joué au cinéma un rôle très populaire, ou qu’on a mené en politique une action mémorable. Parce qu’on a fait une découverte, inventé un appareil, peint un tableau, écrit un livre. En fait parce qu’on a apporté au monde quelque chose dont il avait besoin. Alors on lui en est reconnaissant.

Qu’a-t-il apporté au monde ce Jules Roy ? Son regard, et justement son regard sur le monde. Il nous l’a fait voir autrement et mieux qu’on le voyait avant lui. En particulier, son regard sur la guerre —qu’il a faite, son regard sur l’Algérie —où il est né, et son regard sur la guerre d’Algérie —qui a bouleversé le destin de tant d’entre nous.

Plus précisément, qui est Jules Roy ? Je peux vous en parler car c’est mon père, que ses amis nommaient « Julius ». J’en ai beaucoup parlé ici et là, toute l’année 2007, celle de son centenaire. Que nous dit-il de l’Algérie ?

« Doux souvenirs d’Algérie… »

« Quand le vent du Sud déboule du Morvan pour siffler sous mes portes, il ne porte plus le parfum des eucalyptus et des vignes, perdu en chemin. Que n’ai-je l’odorat d’un chien pour humer encore […] l’odeur douceâtre des asphodèles et des rêves que je faisais enfant ? Sans patrie, je suis sans patrie, coupé des miens qu’un cyclone a arrachés et dispersés et qui reprennent malaisément racine. Une terre leur manque qu’un siècle avait fait leur, et l’inquiétude de ne pas reposer en son sein les habite. Nous sommes tous semblables aux éléphants et nous avons besoin comme eux de mourir chez nous, les uns sur les autres, nos os emmêlés. Ma mère me manque, et la mère de ma mère, et leurs bras tendres, et leur douce poitrine où je respirais la lavande des armoires et la chaleur des femmes. »

« L’Algérie de papa », tant décriée aujourd’hui, c’est celle de papa-maman, tout bonnement, celle que chacun de nous porte au fond de soi, un pays perdu qui ne figure sur aucune carte ni dans aucun livre d’histoire.

« D’où que nous soyons, nous sommes tous des exilés, tous inconsolables d’un pays de cocagne que nous ne reverrons jamais : les doux rivages de l’enfance » a écrit Guy Dugas, en préface à son livre qui porte le titre de Doux souvenirs d’Algérie…, édité par la Sélection du Reader’s Digest.

Alors, qui est-il ce Jules Roy ? Un exilé qui a exploité en littérature une constante “nostalgérie” ?

Loin de là.

Jules Roy a au moins douze visages… Autant d’opinions qu’on aurait de lui.

Séminariste et poète, il se rêva moine et chevalier ; pilote de guerre, il en devint écrivain ; amoureux transi, c’était un macho brutal ; il se revendiquait pied-noir mais fut anticolonialiste ; il voulut finir sage et mystique. Pas étonnant qu’il soit devenu Etranger pour [s]es frères, et que, dans mon esprit, il ait surtout été « intranquille ». Sous ce titre, j’ai écrit un livre qui est son portrait : Jules Roy l’intranquille.

Il ne laissait personne indifférent. Sa beauté virile fascinait les femmes. Quant aux hommes, ils le haïssaient souvent, malgré sa prestance et son allant, pour sa rigueur et ses colères violentes qui les rendaient d’autant plus misérables de s’opposer à lui. Homme du ciel, il n’était pas avare de dédain.

Il s’était découvert très jeune un destin, et des dons supérieurs ; il crut bon de mépriser les paysans dont il sortait. Il se méprisa ensuite d’avoir fondé malgré lui une famille : il ne se reconnaissait pas en mari et en père. Il exigeait des prêtres des vertus qu’il n’avait pas lui-même, et rejeta l’Eglise. Dans l’armée, il ne comprit pas à quoi on l’employait et il la quitta quand il ne consentit plus à ce qu’elle était devenue. Il conspua le milieu des éditeurs et la comédie mondaine. Fuyant à Vézelay, face à la statue de la sainte Marie-Madeleine, il s’imprégna de son mystère, et elle-même accueillit sans mot dire sa déférence ombrageuse.

L’œuvre majeure de mon père sur l’Algérie, ce sont Les Chevaux du Soleil. Il a recréé la présence française à travers la saga de sa famille installée en Mitidja. De pauvres paysans qui vivaient trop mal chez eux, dans le Doubs et l’Ariège ; ils avaient cherché un peu de mieux au-delà de la Méditerranée, sans y espérer la gloire ou la richesse. A reconstituer leur histoire, Julius s’est intéressé à ces gueux, dont il était issu. Il les a vus comme ils étaient, attachés à leur terre, dignes d’admiration et d’estime, et son mépris disparut. « Ça m’a permis de connaître notre condition de colonisateurs au milieu des colonisés », a-t-il dit. Il a conté leurs espoirs, leur grandeur ou leurs misères, puis leur cœur déchiré, l’effondrement lamentable et brutal de la cohabitation ratée. Il a su les voir comme ils étaient, admirables et dérisoires à la fois : ils ne lui ont pas pardonné.

S’étant enfin reconnu en ses ancêtres, Jules Roy a acquis la dimension humaine, universelle, que le milieu littéraire ne lui avait pas encore accordée. La saga, écrite en dix ans, devait comprendre huit tomes ; elle n’en compta que six puis fut condensée en un seul volume plus accessible. En 1980, la télévision en fit une série sur TF1 de 12 épisodes d’une heure, sortie il y a 2 ans en 4 DVD.

J’ai suivi —plus qu’accompagné— la vie de mon père pendant soixante-dix ans et plus. J’ai lu et relu tous ses livres. Pour moi, Jules Roy sera toujours un soldat, en uniformes de parade, civils ou militaires, un empereur rude et rugueux, séducteur ou vociférant, chevauchant sa foi à force d’éperons, assoiffé de gloire et d’aventures. Il eut pour compagnons de route d’autres poètes, des seigneurs et des guerriers, il escalada le ciel et courut les terres étrangères, il cueillit la gloire, les femmes et les roses.

Ce n’est pas toujours à ce portrait qu’il s’identifiait. Je vais vous dire un de ses poèmes, sans titre, qu’il a écrit le 10 décembre 1975, un jour qu’il était plutôt désabusé, et revenu modestement de pas mal d’illusions. Ce poème, il a demandé à sa femme, Tatiana, de ne le publier qu’après sa mort.


Oui, tout est là au fond. Un destin de labeur, celui de beaucoup d’Algériens qui ne sont pas nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, et qui se sont faits seuls, par leur courage, leur détermination, leur rage de vivre dans un milieu rude où rien n’est jamais gagné d’avance…

Jules Roy est né tout près d’Alger, à Rovigo, actuellement Bougara qui est rattaché à la wilaya 9 de Blida. C’était il y a 100 ans. Alger était sa patrie. Il y vécut d’abord plus de 20 ans d’affilée, puis il y revint si souvent que jamais les liens ne se sont rompus, malgré l’armée qui l’éloignait, ou quand sa vie d’écrivain le fit dépendre de Paris et de ses éditeurs. A 88 ans, il y repartit encore pour en ramener son dernier livre, au titre révélateur : Adieu ma mère, adieu mon cœur… Son histoire recouvre la nôtre et l’explique.

Il a été plus touché qu’on ne le croit par les critiques de ses compatriotes chaque fois qu’il est intervenu dans l’histoire de l’Algérie, et le fut plus encore quand certains l’ont renié. Aurait-il vu en ce jour une occasion de se justifier une nouvelle fois auprès de vous et peut-être de gagner votre pardon ? Qui, mieux que lui, a parlé des habitants de l’Algérie, anciens et actuels, qui, mieux que lui, a dit les injustices subies pendant les 130 ans du mariage forcé de l’Algérie et de la France, puis les injustices du divorce dont certaines prolongent encore la souffrance.

Un célèbre footballeur, Michel Platini, nous rappelle que c’est depuis 30 ans qu’on siffle la Marseillaise lors des matches de football. Et pas seulement la dernière fois qui a effarouché le gouvernement. Si la République n’est plus respectée, c’est peut-être que beaucoup des siffleurs pensent qu’elle a été injuste envers eux, au point de ne plus se reconnaître en elle. Ah ! La Justice ! Il y a 50 ans, Camus a dit lui préférer sa mère. On ne l’a pas compris. Deux ans plus tard, à Stockholm en 1960, il recevait son prix Nobel. Au cours d’une conférence, il s’est fait interpeller violemment par ce qu’on a désigné être « un jeune musulman membre du FLN » qui, ce jour-là, a gagné « son quart d’heure de célébrité ». Il lui répondit ainsi : « Je n’ai jamais parlé à un Arabe ou à l’un de vos militants comme vous venez de me parler publiquement… Je puis vous assurer cependant que vous avez des camarades en vie grâce à des actions que vous ne connaissez pas… J’ai toujours condamné la terreur. »

Qu’avait dit exactement Camus le 1er décembre 1958 ? « Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément dans les rues d’Alger, par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère… Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice ». Albert Camus a toujours condamné également la répression et le terrorisme de quelque bord qu’ils soient. Mon père, lui aussi, et nous tous ici, nous aurions tout fait pour préserver notre mère d’une action terroriste. Jean Daniel a rapporté dans son dernier livre ce qu’Albert Camus lui répéta après son prix Nobel : « A ce moment on lançait des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela, la justice, je préfère ma mère. » Camus condamnait tout terrorisme qui prétend agir par une exigence de justice : le besoin de justice ne peut conduire à se venger sur les innocents. Déjà en 1937, sa pièce de théâtre Les Justes, contestait que « tous les moyens sont bons pour la révolution ». Donner la mort et mourir pour une cause, pour lui c’est niet. Ce n’est pas La Justice.

L’interpellateur véhément de Stockholm est venu visiter mon père 30 ans plus tard, en 1989, à Vézelay. Il venait se justifier ! Kabyle, il voulait lui dire que les Kabyles ne sont pas des Arabes ! Voilà ce qu’il avait gardé de l’altercation…


Comme nous le ressentons tous ici, l’Algérie était la chair de Jules Roy. Elle était celle de ma mère, née à Blida. Elle est partie de ma chair aussi, j’y suis né mais n’y ai vécu que 5 ans. Après la défaite de 40, mon père s’était retrouvé à Sétif avec les avions de son escadrille ; de 10 à 15 ans, ces 5 années ont été essentielles pour mon enfance et ma mémoire. Etre amputé de sa terre natale a déchiré Jules Roy autant que l’a été ma famille restée sur place. Mais lui, il avait compris que le divorce était la seule solution : la justice primait, même si sa mère devait en souffrir. On en a déduit à tort qu’il s’était opposé à Camus.

C’est une des multiples incompréhensions qui ont parsemé l’histoire de l’Algérie et ont mis fin à un concubinage mal vécu. Est-ce un bien de se crisper sur son identité ? N’est-il pas préférable que chacun s’ouvre à autrui ? Nous sommes tous des Méditerranéens. Tous les peuples qui ont colonisé les rivages de la Méditerranée, par goût du commerce mais aussi de l’aventure, Phéniciens, Egyptiens, Grecs et Romains n’ont pas hésité à se mélanger aux Ibères, aux Wisigoths et aux Barbaresques. Pas moins divers que nous, Arabes, Kabyles, Juifs, Francaouis, Mozabites, Maltais, tous ceux qui ont vécu en Algérie en ont fait leur patrie, le temps de leur vie, mais souvent chacun de son côté.

La Méditerranée est notre héritage commun. Nous en avons des souvenirs, gravés au plus profond. L’important est ce que chacun en a fait. Certains se sont crispés sur leur capital de mémoire et en ont retiré une amertume infinie ; d’autres ont rejeté le passé pour se replier sur un socle plus ancien, la mère patrie pour les uns, la religion pour d’autres ; certains ont vécu leurs souvenirs pour les approfondir et en tirer une leçon ; d’autres s’en sont servis pour aller plus loin, comme l’ont fait en particulier Jean Amrouche, Albert Camus, Jean Daniel et Jules Roy. Dans ce bouillon de culture qu’est la Méditerranée, ce qui pousse le mieux est une chose belle et rare : l’amitié. Elle nous réunit en ce jour comme elle a réuni ses écrivains et ses poètes. Ils se nommaient entre eux « Frères de soleil », même s’ils se sont découverts parfois frères ennemis.

Tant de personnalités de la littérature, des arts et de la politique ! Jean Daniel a poussé la fraternité du sol nourricier jusqu’à l’identité gémellaire dans son livre Avec Camus. Les amitiés algériennes n’ont pas été exemptes d’orages, comme l’a montré Jules Roy, frère aîné rebelle. La fraternité virile des hommes de la Méditerranée en fait souvent des amoureux. Et l’amour conduit aux tempêtes sentimentales. Des amoureux —et des amoureuses— de Jules Roy, il y en eut de nombreux. Aveuglés par l’amour, ils préféraient ne pas le voir comme il était. Des groupies c’étaient, comme en ont les chanteurs de rock qui se saoulent de leur virilité vociférante ! Qu’on ne me dise pas que le sexe n’a rien à voir avec la littérature : les suicides sur la tombe des poètes en montrent le pouvoir. Julius aussi a été amoureux. De Camus certainement, de Montherlant aussi. Eduqué en macho au soleil d’Alger, il s’est demandé un jour si son culte de l’amitié virile n’était pas de l’homophilie déguisée, regrettant presque de s’être tourné si exclusivement vers les femmes.

Ses relations avec Jean Amrouche furent loin d’être limpides elles non plus. La fierté sourcilleuse du lettré berbère relevait souvent ses propos imprudents. C’est Camus qui montra à Julius que son éducation avait fait de lui un raciste, anti-arabe et anti-juif. Quand Julius faisait fausse route, qu’il s’en aperçoive seul ou qu’on ose le lui dire, ses réactions étaient à la hauteur de la honte de s’être laissé posséder : la brusquerie de ses volte-face égalait la violence des passions où il s’engageait. Alors il opéra un revirement pro-arabe et pro-indépendance, qui parut exagéré par contraste, mais pour lui c’était une preuve d’amour supplémentaire qu’il apportait à Camus, tant il désirait se rendre digne de son amitié. Camus, il l’aimait et l’admirait, j’en ai été témoin à de multiples occasions, mais il ne se sentait aucune compétence pour l’épauler ni pour le concurrencer. Il ne pouvait intervenir que par le cœur et la poésie, appeler ses lecteurs à ressentir et à réagir dans l’honneur. Cette vertu est assez peu répandue pour qu’il ne soit pas superflu d’en raviver le sens comme l’a fait Julius, par ses actes ou ses écrits. Ils furent mal reçus par ceux à qui il s’adressait en priorité, ses frères officiers qui n’auraient pas dû se mettre en position de se faire rappeler à l’ordre ! Qui plus est par un défroqué… Les pieds-noirs ne le comprirent pas mieux, ne pouvant se résoudre à quitter leur terre octroyée.

La vie de Jules Roy fut un combat, avant même que la guerre l’ait sorti du creuset méditerranéen, chaleureux mais réducteur. La guerre l’ouvrit à la précarité de la condition humaine et surtout à l’essentiel. Quand il vit plus tard, en Indochine, la torture et les exactions de son armée, il la quitta, tout en ménageant ses « frères d’armes » : très remontés contre lui, leur sanction aurait été cuisante. Il écrira plus tard J’accuse le Général Massu pour se justifier. Les contradictions de Julius s’effacent sous son art d’écrire et sa sensibilité de poète. C’est avec ces armes qu’il rend leur dimension humaine à des drames que la politique banalise. Il l’a fait avec son livre La Guerre d’Algérie, quittant à jamais l’étiquette d’écrivain de droite qu’il avait reçue malgré lui en défendant ces valeurs qui « grandissent l’homme » : la discipline, l’honneur, l’armée, la foi. Il ne se pensait pas de droite, on avait toujours voté socialiste dans la famille, depuis son instituteur de père ! Mais la tradition socialiste était déshabitée, autant qu’étaient bafouées en Alger les valeurs de la République. Camus lui avait transmis ses valeurs à lui : la foi certes, mais en l’homme, l’égalité des êtres quelle que soit leur origine, et la liberté de la pensée. Il ne l’avait pas compris avant que Camus le lui dise. Le retournement de gauche qu’a opéré ce livre, La Guerre d’Algérie, ne dura pas. L’étiquette de droite lui fut recollée avec Les Chevaux du Soleil qu’on a ramené à une simple peinture nostalgique de l’Algérie de papa. Il était devenu, pour l’intelligentsia, un enfant perdu d’un pays dont il ne montrait plus que la ruine.

Jules Roy n’apportait pas la paix, il aurait préféré briser ses ennemis plutôt que leur apporter le salut en dissipant leurs erreurs. Il attendait trop des hommes pour ne pas être déçu, et il attendait sans doute beaucoup trop des hommes d’Algérie. La plume à la main, il devenait un artiste, un homme différent de celui que ses proches connaissaient : responsable, inspiré, élevé par son don pour l’écriture. Beaucoup n’ont pas fait tout ce qu’ils prétendent avoir fait alors que Jules Roy est allé sur place affronter le danger, et il a eu le courage d’écrire sur des sujets difficiles et controversés. Même quand il paraît cynique, il sait la vérité de ce qu’il dit avoir vu.

Jules Roy nous a aidés à voir : les uns par ses dons de poète, les autres en les guidant sur les chemins où il s’engageait. Julius s’était fixé un destin à accomplir, une œuvre à laisser sur terre. Il dut s’extraire de sa condition obscure, éviter les erreurs. Pour la gloire, il n’a jamais hésité à tenter le sort. Il assumait et transcendait. L’homme Jules Roy est d’une sorte qui échappe aux historiens ou aux littéraires. Qu’on l’admire, et on est prêt à tout lui pardonner, qu’on le haïsse et tout sera retenu contre lui. Mais on ne peut nier sa foi en lui qui l’a gouverné depuis la petite enfance. Il a forcé le destin à chaque fois qu’il a pu, quitte à briser ce qui le retenait. Sa vie a été difficile parce qu’il n’a jamais voulu se laisser faire, ni laisser imposer la loi de la facilité à son intranquillité. Il voulait faire de sa vie une grande chose, poussé par rien d’autre que lui-même. Il s’en est bien tiré, grâce à sa volonté, son ambition, et les qualités d’homme que savent forger au Maghreb les passions opposées.

Au total, « une grande figure de l’histoire ». C’est ce qu’ont dit ceux qui, comme vous, s’envolant sur les ailes de la foi, lui ont rendu hommage pour son centenaire. On ne devient pas une figure de l'histoire en conservant sa pureté d’enfant... Hegel écrivait que « Rien de grand au monde ne se fait sans passion ». En politique comme en amour, on s’autorise tout quand le désir commande. La passion de l’écriture est une des moins nocives, elle peut cependant vous conduire parfois en prison ou provoquer les assassins. La lucidité, la force créatrice, le talent pour l’écriture se paient au prix le plus fort mais vous gagnent des amis.

Aujourd’hui, avec vous, Jules Roy a regagné sa fratrie.

Jean Louis Roy,
28 octobre 2008.Relu et corrigé le mardi 20 janvier 2009.

       
     
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