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LA TOLERANCE EN
AL- ANDALUS
AUX XII° ET XII° SIECLES

depuis sa formidable causerie, Jean Pierre nous a quitté, un triste jour d'aout 2008. La maladie ne lui aura pas laissé le temps d'nimer la soirée que nous prjettions sur les mémoires encore douloureuses de la guerre civile dans l'Espagne d'aujourdhui. Adios Jean-Pierre !


Mythe ou réalité ?
Un regard sur les théologies, les sciences et les arts
Par Jean Pierre EXERTIER, 16 février 2007, à Quétigny

C’est parce que j’ai eu l’occasion d’illustrer un texte célébrant l’olivier, “l’arbre de paix” , dans lequel je réunissais les trois religions du Livre, (plus exactement trois religieux), c’est parce que ma “passion “ pour tout ce qui est espagnol me pousse, encore et toujours à “creuser” certains thémes que j’ai, sous l’amicale pression de la Maison de la Méditerranée, décidé de vous faire part de mes “découvertes”. Je ne parle pas arabe, je m’excuse pour ma mauvaise prononciation.

SI JE PREFERE LA TOLERANCE A l’INTOLERANCE, JE NE PRENDS ,ICI, POSITION CONTRE PERSONNE.

MYTHE OU REALITE ?

Il est assez difficile de séparer l’un de l’autre... La notion est “contaminée” par le Romantisme français (comme il l’a fait, par exemple aussi , pour le Moyen Age) qui crée, de “toute pièce” un “Orient mythique” (ce que nous appellons l’orientalisme), fait de la nostalgie d’un “âge d’or” perdu, essentiellement constitué d’exotisme et d’érotisme ( femmes au bain, “danse du ventre”,harems, sur fond de vin de palme, d’oasis et de folklore) . Il y a aussi, tout ausi séduisante, la face “noire” de cet Orient là: cruauté, “vices” multiples dont surtout la perfidie (cf. Pierre Loti: les Femmes d’Alger).
Ce qu’écrit Prosper Mérimée - quand même Inspecteur Général des Monuments Historiques! - à propos d’une femme basque (là où les “Arabes” ont eu le moins de possibilité de s’installer!) :”[elle possédait] une indéniable beauté musulmane”, ou qui voit dans la Lonja (la Bourse de commerce de la Ville de Valencia), un “vif caractère arabe” (alors que ce bâtiment est de style gothique flamboyant du XV° siècle!) participe bien de l’engouement irrationnel pour l’Orient.

Dans son Dictionnaire amoureux de l’Islam , Malek Cheleb écrit : “ d’une certaine façon, on peut dire que l’Andalousie -Balad al andalus - qu’elle fut le rêve éveillé des Arabes, un rêve grandeur nature, une sorte de conte de fèes pour adultes, vécu en temps réel, c’est-à-dire, pendant sept siècles . Jacques BERQUE a écrit: “j’appelle à des Andalousies, toujours recommencées, dont nous portons en nous à la fois les décombres amoncelés et l’inlassable espérance (in Andalousies) A ces “décombres amoncelés”, j’ajouterai que l’Andalousie - la jazirat al-Andalus - comme l’appellent encore les Arabes, est un mythe solidement fixé dans les esprits, un mirage trompeur. Bien sûr, l’Andalousie est l’aboutissement d’une grande épopée guerrière musulmane, mais elle n’existe plus. D’ailleurs , elle n’a jamais cherché à correspondre aux descriptions enflammées que les chroniqueurs ont faites d’elle: les plus nostalgiques l’ont portée aux nues tandis que les pessimistes, surtout les chrétiens, l’ont brocardée presqu’autant qu’une calamité naturelle”.

Un regard sur l’actualité espagnole montre que des questions historiques (présence des “Arabes” en al Andalus, de 711 à 1492) se mélangent à des questions lièes aux problémes d’immigration actuels (Maroc, surtout) et qu’il est trés difficile de séparer la réalité du “mythe” (ici, l’envahisseur “Arabe “).

ETAT DES LIEUX: du IV° siècle au VIII° siécle

L’Ibérie , province romaine (Hispania) , est envahie au IV° siécle par des Barbares: les premiers envahisseurs sont les Vandales (d’où viendrait le nom “arabisé” d’al-Andalus, la terre des Vandales). Les Vandales sont chassés à leur tour , vers 460, par les Wisigoths , qui sont assimilés sans probléme par la population. Les Wisigoths mettent en place une monarchie élective et leur roi, Recaredo, se convertit au christianisme. Le siège du royaume wisigoth est Tolède

Apparaît alors une forte dichotomie entre la religion “des élites” (le haut clergé, la Cour) et celle du peuple, dont les croyances (la foi ?) est trés fortement influencée par l’arianisme ( l’évêque Arius refuse la Trinité (“validée” au Concile de Nicée, en 325); Jésus n’est pas vraiment Dieu, il est comme l’Esprit, soumis au Père. La religion “officielle” exerce des pressions sur le peuple, le poussant, fortement, de manière menaçante parfois, à pratiquer la “vraie foi”. D’autre part, les Juifs sont montrés du doigt, parfois persécutés.

Les “ariens/arianistes” et les Juifs attendent , chacun de leur côté, un “événement” leur permettant de pratiquer librement leur culte Les Juifs ne veulent plus être stigmatisés,
les chrétiens attendent une réponse théologique correspondant à l’enseignement d’Arius: ”il n’y a qu’un seul Dieu ” !- Et qui donc dit cela..? . Les Musulmans !
Le texte suivant dit bien l’attente des Juifs: “durant l’assaut [de la ville de Cordoue par les Musulmans], les Juifs attendent avec impatience l’arrivée des Musulmans en qui ils placent toutes leurs espérances, car ils n’oublient pas combien les rois Wisigoths les ont opprimé, sans aucune pitié”.

Le pouvoir vacille, l’effondrement se produit en 710, au moment de la mort du roi Witisa, dont le fils, Achila, doit reprendre le trône. Les nobles, mécontents du successeur, , élisent alors un noble, Roderic (ou Rodrigue) et la guerre civile éclate. Achila , rival de Roderic, fait appel aux musulmans du “Maroc” pour qu’ils lui viennent en aide! Il demande à un certain comte Julian, chrétien arien, gouverneur de la fortesse de Ceuta , de mettre ses navires à la disposition du chef de guerre Tarik .Avec sept mille cavaliers (dont trois cents “Arabes”), Tarik passe les Colonnes d’Hercule et débarque le 19 juillet 711, au lieu qui deviendra Djebel al Tarik, la montagne de Tarik, que nous prononçons aujourd’hui Gibraltar.
(remarque: à partir du 19 juillet 1936, des troupes, elles-aussi marocaines, cette fois aux ordres du général FRANCO, débarquent autour de Gibraltar,pour abattre la République. 19 juillet, date ô combien significative dans l’Histoire de l’Espagne!)

Le roi Wisigoth est tué à la bataille de Guadalete, Tolède est prise. (anecdote: TARIK cherche immédiatement la Table de Salomon, trésor de guerre du Pharaon CACNAQ, fondateur de la 22° dynastie égyptienne. Les Romains s’en seraient emparée, puis les Barbares, lors du sac de Rome... ; elle est censée se trouver prés de Tolède.)

La Cour, quelques nobles, le clergé trinitaire s’enfuient vers le nord ; les Pyrénées deviennent le siège de la première résistance chrétienne. (le “roi” Pélage, lors d’une escarmouche militaire, “défait” les Musulmans en Navarre. C’est le premier acte victorieux de la Reconquista) ; enfin, en 732, Charles Martel, sorte de “premier ministre” d’Austrasie, “écrase” (???) les “Arabes “d’Abd al-Rahman, sans doute un peu trop intrépide dans ses visées de conquête, à Poitiers. (ou plus certainement dans ses environs).



QUI SONT LES ENVAHIS ?
des paysans (les cités romaines ont disparu), soumis au système féodal de l’époque
des “païens”, vaguement christianisés
des ariens, qui attendent des Musulmans leur liberté de culte
une aristocratie terrienne (trés petits propriètaires)
un clergé - sans monachisme - plutôt lettré.
des Juifs, dont les activités traditionnelles- artisanat, métiers de la banque, commerce -sont au plus bas, en raison de la décadence des villes et des perpétuelles “guerres civiles” entre chefs Wisigoths. Ils attendent l’invasion, qu’ils favoriseront . Trés vite, ils fréquenteront l’occupant, en se rendant indispensables, en particulier par leur don des langues: ils deviennent traducteurs/interprètes.La renaissance des villes pendant “l’occupation” leur fournira toutes les occasions d’exercer leurs multiples talents.
des esclaves, en particulier des pays du nord de l’Europe - vaste “trafic” entre le nord et le sud, géré par les Barbares (prisonniers de guerre)..

On estime à environ 10 millions le nombre d’habitants de l’Ibérie au moment de l’invasion.. Comment trois mille cavaliers, aussi doués et “motivés” fussent-ils ont-ils pu soumettre cette population ?


QUI SONT LES ENVAHISSEURS ?

Bien qu’on les appelle Arabes, ils viennent en minorité d’Arabie; mais plutôt de Syrie, de l’actuel Irak, du Yémen, d’Afrique noire (la Mauritanie, étymologie: noir) d’où , en partie, l’appellation Maures ou Moros d’Espagne) et surtout d’Afrique du nord, avec prédominance des Berbères (étymologie: barbares!)

Deux dénominateurs communs: la religion (l’Islam) et la langue (l’arabe), réunis sous le drapeau vert.

Aprés bien des débats, les musulmans ont accepté, à la mort du Prophète en 632, l’autorité d’un CALIFE (“l’héritier”) pour gouvermer l’Uma (la communauté des croyants).
COMMANDEUR DES CROYANTS, le Calife est un chef POLITIQUE -et donc militaire - et SPIRITUEL.
Les premiers Califes s’installent à DAMAS (d’où la présence de Syriens chez ces “Arabes”). De 711 à 756, c’est DAMAS qui gouverne AL ANDALUS, par l’intermédiaire d’un EMIR (sorte de préfet) siègeant à Cordoue.
Révolution de palais: en 756, le Califat de Damas est éliminé, de fait , par celui qui s’installe à BAGDAD.
FAIT ESSENTIEL: en 929, l’EMIR de Cordoue se proclame CALIFE; il ne rendra plus de compte à Bagdad, qui laisse, à peu prés , faire.
A partir de 1031, des représentants du Calife de Cordoue - les walies -se déclarent “rois” du territoire qu’ils administrent. CORDOUE DISPARAIT COMME CALIFAT, alors qu’ apparaissent 26 petits royaumes indépendants, les royaumes “de taïfas ” (royaumes “séparés”), condamnés , à terme, à leur perte.

Jusqu’en 1031, la dynastie régnante est celle des OMEYADES, symbole d’ouverture, de tolérance, dont le DJIHAD met l’accent sur la conquête et la maîtrise de soi par la pratique des sciences, des arts et des lettres (poésie) , ainsi que sur la légimité du plaisir ,bien entendu de qualité ! (la tradition chante “les plaisirs du corps”, l’usage du vin est tout à fait accepté,etc...)
Deux autres dynasties se succéderont jusqu’à la Reconquista: aprés une période de semi-anarchie, les ALMORAVIDES (“les voués à Dieu”) établissent ,en 1046 , une sorte “d’ordre moral” qui durera pendant un siècle. Il n’est plus tellement question de spéculations philosophiques ni de poésie, encore moins de tolérance. En 1146 et jusqu’en 1230, la dynastie des ALMOHADES (“les unitaires”) règne en al-Andalus et l’élan intellectuel reprend.
Le royaume de GRENADE, fondé en 1258 fut le dernier à résister à la Reconquista, puisque la ville tombera aux mains des Rois Catholiques en 1492.(dynastie des Nasrides)


LE DJIHAD
C’est ce qui a poussé à l’invasion et en même temps, plus profondément, le mouvement qui , chez le croyant, pousse , aussi, à la rencontre de soi et de l’autre.
Le premier sens que nous donnons à ce mot est celui de “guerre sainte”.On lit dans le Coran cette phrase:” ce n’est pas vous qui les avez tués, mais Dieu qui les a tués”. Ainsi, la guerre sainte est une illustration de la puissance divine, derrière laquelle l’homme s’abrite.
Mais il y a un deuxième sens, illustré par une parole du Coran “la guerre vous est prescrite, mais vous éprouvez de la répugnance à la faire” et ce hadith “certes nous avons remporté une victoire; c’est la petite, mais la grande , c’est celle que nous avons à mener à l’encontre de nos faiblesses et de notre ignorance”. Pour de nombreux Califes cordouans, le djihad doit être compris dans ce second sens : “ la conquête en direction de l’incroyant doit être pacifique: ne fais la guerre à personne avant d’avoir cherché à le convaincre [des bienfaits de l’Islam]. Si la guerre doit se faire, le Prophète avertit: “combattez pour Dieu contre ceux qui combattent contre vous MAIS n’abusez pas, Dieu n’aime pas ceux qui abusent”.
C’est ainsi que l’on peut comprendre l’absence de massacres, de tueries vis-à-vis des populations.

LE DEVOIR DE PROTECTION DES COMMUNAUTES NON MUSULMANES

Dés le second Calife -UMAR-, les non musulmans, c’est-à-dire les chrétiens et les Juifs - appellés “gens du Livre”, mais aussi les disciples de Zarathoustra, de Mazda, de Boudha ou de Vichnou sont les protégés du Calife.
On parle de dhimmis (“les protégés”); ils doivent payer un impôt par tête (capitation) et/ou sur la terre dont ils sont propriétaires.
En al- Andalus, les chrétiens sont surnommés mozarabes (les “adoptés” ou encore ”les presque Arabes”). La liberté de culte, de fréquentation des lieux de culte, l’activité des personnels religieux (évêques, prêtres) est totale. Il en de même chez les Juifs. Les persécutions religieuses viendront sous la dynastie des Almoravides, de façon sporadique, soit pour sanctionner des provocations contre l’Islam, soit quand des victoires chrétiennes amputent un peu plus le territoire d’al-Andalus. (les persécutions consistent surtout à expulser les chrétiens vers le nord, où ils rejoignent les armées chrétiennes. Certes, certains seront pris dans des razzias, des coups de mains menés par les musulmans et vendus comme esclaves, soit en Europe, soit , surtout, en Afrique du nord.

Si l’envahisseur a tout intérêt à ménager l’envahi, pour des raisons économico-démographiques - l’envahisseur n’a jamais dépassé une centaine de mille hommes,c’est à dire 8 à 9 % de la population totale -, il faut AUSSI lui reconnaître une certaine conception de l’ÊTRE HUMAIN, conception qui pousse à rapprocher - malgré les différences si nombreuses - plutôt qu’à séparer. On doit parler de RESPECT pour l’autre (cf. le second sens du djihad); ceci montre bien que nous sommes dans une civilisation de la TOLERANCE, dans une Europe où la violence la plus totale reste, trés souvent, la règle “ naturelle”.
Certains chrétiens, par conviction (ce sera le cas de la veuve du dernier roi wisigoth) ou par intérêt, se convertissent. Ils deviennent les muladies. Convertis, ils seront dispensés de l’impôt. Dans de trés rares cas -contrairement aux Juifs même non convertis -ils pourront accéder à des fonctions officielles auprés du Calife.


GAGNER ET ORGANISER LA PAIX

- les classes sociales:
la haute classe sociale est celle de l’aristocratie Arabe (mais viendront des temps où être Arabe fait courir de grands dangers, la menace venant des Berbères du Maroc!), pénétrée par quelques convertis et quelques Juifs,
la classe moyenne dirigeante: il s’agit de BERBERES , soit fonctionnaires, soit intellectuels de trés haut niveau, soit des officiers de l’armée califale,
la classe populaire: commerçants, artisans, médecins, hommes de loi, banquers: elle est dominée par les Juifs,
les hommes de la terre: en majorité représentés par les chrétiens, petits propriètaires liès à l’Etat (qui est de fait propriètaire du sol, grâce au paiement de tributs).

- l’appareil d’Etat:
* le Calife dirige l’Etat et l’armée; il intervient dans les affaires religieuses.
* il est secondé par le vizir (ministre d’Etat) et les walies (gouverneurs en province).
* les cadis sont des juges qui agissent en accord avec la loi coranique. Il existe des cadies pour les affaires concernant les mozarabes .
* l’impôt et les tributs constituent les ressources de l’Etat; les mozarabes bénéficient d’un percepteur spécial, l’exempt.
* le personnel religieux est représenté par l’imman (“celui qui se trouve devant” pour diriger la prière)
* l’armée est composée d’officiers professionnels qui encadrent des mercenaires (don Rodrigue de Bivar, le fameux Cid (le “Caïd”), a mis son bras au service de l’Islam, jusqu’à ce que les chrétiens le payent mieux que les musulmans!). Elle est pour l’essentiel composée de cavaliers, extrémement doués pour les coups de mains, la guerre de conquête,
mais beaucoup moins dans des guerres de siège (soit comme attaquant, soit comme défenseurs).


LES MOEURS

L’occupant épouse des femmes d’origine chrétienne ou juive . Si la société s’islamise tout à fait naturellement,et qu’ainsi les lois et coutumes musulmanes “s’imposent”, il convient de remarquer le statut original de la femme:
polygamie: elle existe; la première épouse inscrit sur son contrat de mariage un certain nombre de clauses opposables aux éventuels abus de son mari (nombre de concubines, liberté personnelle..)
le cadi peut donner raison à l’épouse qui estime que ses droits ne sont pas respectés: elle peut obtenir alors réparation (par exemple, un châtiment terrible en Islam: la perte de l’autorité paternelle sur les enfants),
la femme peut recevoir chez elle, en toute liberté,

la femme va à la madraza, l’école coranique,
les enfants portent le nom de leur mère puisqu’ils recoivent d’elle leur condition: servage ou être libre, mais pas celle de leur père.


LES TRANSFORMATIONS

D’abord, une urbanisation systématique; les envahisseurs sont gens des villes car on ne peut pas vivre de façon permanente au désert. Ce sont les villes qui donnent l’identité musulmane.
La médina constitue le cente de la ville, où l’on trouve le zocco (le souk), la (ou les) mosquée(s) et son école , les établissements de bains ( la méticulosité en matière de “propreté” chez les musulmans est un vrai objet de curiosité, voire de méfiance ,de la part des chrétiens!).

Voici ce qu’écrit al-Idrisi,en 1154, dans l’ouvrage le livre de Roger à propos de Cordoue: ” la ville de Cordoue est la capitale et la métropole d’al-Andalus; c’est le siège du califat musulman. Les qualités des habitants de Cordoue sont trop célèbres pour qu’il soit nécessaire d’en faire mention et leurs vertus trop évidentes pour qu’on puisse les taire. Ils conjuguent splendeur et beauté. Ce sont les plus grands savants de cette contrée et des modèles de pièté. Ils sont renommés pour la pureté de leur doctrine, la probité de leurs gains, la beauté de leur apparence, qu’il s’agisse d’habits ou de montures, l’élévation de leur intérêt pour les assemblées et les rangs, et leur maîtrise des mets et boissons. Ils sont, de plus, doués du caractère le plus aimable et des manières les plus dignes d’éloges. Cordoue ne manqua jamais de savants illustres ni de personnages distingués. Ses marchands sont riches et possèdent des biens abondants, ils vivent dans l’aisance et ont des montures somptueuses. Ils sont mus par une noble ambition.”

La majeure partie de la population est composée d’artisans: travail du cuir (Cordoue a donné “cordonnier”), ivoire, métaux vulgaires et précieux, poterie, verre...,
de marchands, souvent de taille internationale, qui maîtrisent les échanges entre l’Orient, l’Extrème-Orient ,l’Afrique et l’Occident,
de banquiers, majoritairement Juifs,
sans oublier les intellectuels : artistes médecins, scientifiques, philosophes, traducteurs....

Au XIII° siècle, Cordoue compte environ 250000 habitants (Bagdad, plus d’un million!), posséde une bibliothèque de plus de quatre cents mille ouvrages, propriété du Calife, mise à la disposition de tous.
Cordoue accède alors au rang de première capitale intellectuelle du monde occidental: tous ceux qui souhaitent apprendre tout ce qu’on peut apprendre y font un passage obligé.

Le Calife est LE personnage incontournable au plan européen: c’est lui, par exemple, qui a la haute main sur les passeports pour voyager en Europe, sur terre et sur mer...

LA CAMPAGNE

L’agriculture reste trés secondaire dans l’économie d’al-Andalus; cependant on voit l’apparition et l’amélioration de nouvelles techniques permettant l’irrigation (norias). La maîtrise, extrémement raffinée, de l’eau permet de nouvelles cultures: coton, artichaut, pêche, abricot, asperge, riz, oranger, canne à sucre, mûrier (pour la soie). Que ce soit pour la consommation locale et bien plus internationale (canne à sucre, soie), l’agriculture d’al-Andalus ne saurait être négligée.


LA TOLERANCE
C’est un mot “moderne”, polysémique. Je crois qu’il faut le prendre comme une forme
. du respect des DIFFERENCES que porte l’autre,
. de l’intérêt que l’on porte à l’autre à travers sa PENSEE (sa “philosophie”), sa CULTURE, beaucoup plus qu’à travers sa foi (et encore moins son culte),
. du désir de jouir de ce que Dieu a donné et ainsi de chanter gloire à Dieu lorsqu’il permet à l’Homme de réussir comme être “créé à l’image de Dieu”.

Permettre l’expression de toutes les “qualités” de l’Homme, proclamer un Homme unitaire, dans son corps, son esprit, ses sentiments, reconnaître que c’est le destin de tout Homme, puisque créé par Dieu, c’est ainsi que l’Islam - cet Islam là - vit le mot tolérance.

Comment ne pas reconnaîte qu’il y a chez ce conquérant un grand respect pour son vaincu en lisant ce texte: “au nom d’Allah , le Clément, le Misericordieux. Edit d’Abd al Aziz ibn Musa [chef Berbère] pris sur Tudmir [ Théodomir, duc wisigoth] : ce dernier obtient la paix et reçoit la promesse, sous la garantie d’Allah et de son prophète que son état et celui de son peuple se seront pas modifiés; qu’aucun de ses sujets ne seront mis à mort, ni retenus prisonniers, ni séparés de leurs épouses ni de leurs enfants; que leur pratique religieuse ne sera pas interdite; que leurs églises ne seront ni pillées, ni démantelées , ni brûlées. Tout cela est garanti si les conditions auxquelles nous le soumettons sont respectées. il reçoit la paix contre la remise [entre mes mains] des villes et cités suivantes: Orihuela, Baltana, Alicante, Mula, Villena, Lorca et Ello. En plus, il ne doit donner asile à quiconque qui fuit nos troupes ou à un nôtre ennemi ni non plus faire du mal à qui nous fuit ou qui est notre ennemi, ni faire du mal à quiconque bénéficie de notre protection, ni nous cacher une quelconque information concernant nos ennemis qu’il aurait à connaîte. Lui et ses sujets paieront un tribut annuel, pour chaque personne: un dinar , quatre mesures de blé, d’orge, de jus de raisin et de vinaigre, deux de miel et deux d’huile d’olive; les serviteurs ne donneront qu’une mesure. Fait au mois de Rayab, l’année 94 de l’Hégire [713] . Ont signé comme témoin Uzman ibn Abi ‘ Abda ,Habib ibn Abi ‘Ubaida, Idriss ibn Maisara et Abul Qasim al-Mazàli.”.

Comment ne pas noter ce “détail” qui reconnaît aux secrétaires mozarabes du Calife le dimanche comme jour de repos et le droit de s’absenter du palais ?
Comment ne pas voir de la “ tolérance” dans le fait que des musulmans participent à des fêtes chrétiennes, en particulier Noël ?
. Les scientifiques, quelles que soient leur origine ou leur religion collaborent étroitement: la chronique rapporte le travail commun d’un évêque et d’un spécialiste des haddiths en vue de paufiner une traduction d’Aristote!

Certes, il y a des limites et des mises en garde; ainsi: “ Croyants, ne prenez pour ami ni chrétien ni juif ! Ils sont amis l’un de l’autre et celui d’entre vous qui noue une amitié avec l’un d’eux devient l’un d’eux ! Or Dieu ne guide pas le peuple impur !” Coran 5-56
ou encore:” Ne vendez pas aux juifs ni aux chrétiens des livres de science, car ils les traduisent et en attibuent le contenu à leurs évêques ou à leurs rabbins... C’est ainsi qu’ils traitent l’oeuvre des musulmans !”. (auteur inconnu, on peut penser à un commerçant “grugé”...)

et enfin :” un musulman ne doit pas ramasser les ordures du juif ou du chrétien et encore moins nettoyer ses latrines, parce que les chrétiens et les juifs sont faits pour ces travaux, réservés aux êtres vils”. (auteur inconnu).

A quoi répond “ nous avons des exemples de la douloureuse affaire qu’est d’avoir des musulmans dans vos domaines. Il est aussi raisonnable de garder chez soi des ennemis si perfides ou même les avoir pour voisins que de mettre un serpent dans son giron ou le feu à sa maison. Votre Créateur souffrre pendant que les musulmans célèbrent le nom de Mahomet au milieu des chrétiens.Il serait conforme à vos excellentes oeuvres que vous exiliez tous ces gens hors de vos domaines”.Lettre de Clément V [pape français] au roi d’Aragon, vers 1310.



LE SAVOIR COMME TUTEUR DE LA TOLERANCE

En al-Andalus, il est frappant de constater que le pouvoir politique et (donc) religieux est presque toujours contrebalancé par des esprits libres, artistes, scientifiques, philosophes. Qui ose dire, aux XII° et XIII° siècle, en Occident “ cherche le savoir du berceau à la tombe “ ? C’est Mahomet. qui l’enseigne....; la sagesse populaire d’al-Andalus dit que “le meilleur des princes est celui qui fréquente les savants et que le pire des savants est celui qui fréquente les princes”. Enfin, retenons cet haddith : “ il n’ya rien de plus important aux yeux de Dieu qu’un homme qui a appris une science et l’a enseignée aux autres”. Ainsi, et c’est paradoxal pour notre raisonnement “moderne”, c’est le religieux qui demande au rationnel , la foi qui demande au savoir d’intervenir pour édifier la tolérance.

Il faudrait plusieurs heures pour énumérer tous les libres penseurs -et néanmoins tout à fait croyants , au moins nous pouvons le supposer - qui ont permis à al-Andalus de porter jusqu’à nos jours une si forte image , voire d’être érigé en symbole absolu de la tolérance.
Chez les “Arabes “:
tout ce qui concerne le domaine des sciences exactes et logiques: chiffres “arabes”, algébre et utilisation du 0 , astronomie, médecine ..
C’est sur ce substrat scientifique que s’édifie une pensée plus spéculative qui ouvre à la “véritable” philosophie, celle d’Aristote... du moins c’est ce qu’enseigne AVERROES (1126-1198), LE commentateur d’Aristote. Averroés interprète plus qu’il ne commente Aristote; un siècle plus tard , sa pensée est enseignée en Sorbonne... et il ne faudra pas moins d’un Thomas d’Aquin pour contribuer à faire diminuer son influence. Les fondamentalistes musulmans seront trés sévères vis-à-vis d’Averroés.

Chez les Juifs : MAIMONIDES (1135-1204), né à Cordoue, médecin, rabbin le plus célèbre du Moyen Age, considéré comme la plus haute figure post-biblique (“Entre Moïse et Moïse [Maïmonides], il n’y a pas d’autre Moïse!” dit la tradition juive). Il cherchera à concilier la foi ardente (djihad de “guerre”) et la Raison (djihad de développement personnel). Lui aussi fut soumis à la haine des fondamentalistes juifs et musulmans, ce qui l’obligea à l’exil (Maroc puis Palestine et enfin Egypte (où il fut le médecin du fameux Sal-al-Din, notre Saladin, qui s’empara de Jérusalem en 1187). Thomas d’Aquin appréciera et développera sa pensée.


LES PASSEURS-LES TRADUCTEURS

Les Juifs, maîtres des langues grecque, arabe, hébraïque, latine, romanes sont les plus actifs comme “passeurs”. Les textes antiques sont traduits du grec à l’arabe, langue véritablement commune à la population, puis, selon la demande, de l’arabe à une autre langue).Parmi tous ces traducteurs, on retiendra le nom de Gérard de Crémone (1114-1187),un chrétien, le plus fameux des traducteurs de l’arabe en latin médiéval et ainsi “fournisseur” de textes aux Universités européennes, en plein développement.

On peut affirmer que grâce à la tolérance intellectuelle, à la mise en commun des savoirs et des réflexions de chaque communauté, on a assisté à un véritable renouveau des sciences et ,d’une façon plus générale ,de l’Humanisme cher à l’Antiquité en al-Andalus. Ceci est à l’évidence en totale opposition avec la réalité de ce qui se passe , à cette époque, dans le reste de l’Occident où soit on a abandonné la recherche intellectuelle, soit on l’a subordonnée au primat de la foi.



LES ARTS

L’art ,en al-Andalus, est une sorte de synthède des arts qui s’étendent sur un espace immense: de la Chine et de l’Inde,du Moyen Orient, de l’Afrique noire et de l’Afrique du nord. Toutes ces influences se rangent sous la conduite de la religion, aussi on parlera d’un art musulman. La coupole, le minaret, l’ornementation (avec la limite ,si créatrice ici, de l’interdit de la représentation humaine) connue sous le nom générique d’arabesques, l’utilisation de la lumière et de l’eau sont des éléments majeurs pour créer des effets “magiques” (motifs atauriques).Ainsi sont dites les grandeurs et les beautés de la création, mises au service de l’Homme, s’il sait en user sans en abuser.L’arc en fer à cheval ou outrepassé n’est pas musulman, c’est un emprunt à l’architecture wisigothique.
Les arts décoratifs: la marquetterie mêlée à l’ivoire,l’ inclusion de fils d’or dans un métal (le damasquinage ou le “tolède”) , la calligraphie témoignent d’un fort sens esthétique. En architecture militaire, on notera les alcazars , en architecture palatine, on citera la alhambra (l’Alhambra). La plus grande mosquée d’Europe a été construite à Cordoue ( 850 colonnes!).
Enfin il ne faut pas oublier les jardins, préfiguration du “paradis” musulman auxquels s’appliquent parfaitement le vers de Baudelaire “ici tout n’est que luxe, calme et volupté”.

La musique: c’est aussi une “synthése” des musiques recueillies de l’Extréme Orient à l’Occident, du Moyen Orient à l’Afrique noire.
La musique “musulmane” est “formalisée” à Cordoue par Zyriab (“l’oiseau noir”) qui la libère de ses strictes fonctions sacrées en y introduisant la musique palatine, puis la sortant des salons pour la mettre dans la rue. La musique doit contribuer à l’édification -au sens moral du mot - de la Cité . Zyriab inventera un oud (luth) à cinq cordes.
Les fameuses cantigas du roi Alphonse le Sage s’inspirent directement de cette musique “arabo-andalouse”, musique, à la fois sacrée et populaire qui se déclinera en un genre noble, la nouba (littéralement, “à la suite”).Il s’agit de compositions mélodiques trés élaborées au contenu profane ou mystique, exaltant l’amour, la beauté, la sensualité , ce qui, comme le dit toujours l’art musulman, sont la preuve de la magnificience de Dieu


EN GUISE DE CONCLUSION.....

(...) la culture islamique avait pris une tournure savante, raffinée, byzantine pour le coup. On discutait de points de détails du dogme, on disputait à propos des lois à l’infini, on travaillait la langue au plus près pour la soumettre aux perfections de la langue sacrée, on calculait ce qui vient aprés la virgule, on arrêtait la longueur des cheveux, la façon de vivre au jour le jour, heure par heure, les gestes à faire, les mots à dire, les pensées à proscrire, on apprenait le Livre par coeur, sous la badine de talebs insignifiants, auprés de vieux singes rompus à la rhétorique, on apprenait la manière subtile de le débiter dans les débats publics. Bref, on fabriquait des musulmans pour l’usage courant. Faute d’une autorité centrale éclairée qui dirait la voie, chaque immam y allait de sa formule et parvenait à se faire son petit troupeau discipliné et une notoriété relative dans son village. (...) Il y eut, heureusement, les savants, de vrais géants qui regardaient le monde et par au delà, des astronomes, des astrologues, des explorateurs, des géographes, des philosophes, des médecins, des mathématiciens, des ingénieurs, des traducteurs, des poètes, des alchimistes, des musiciens, des théologiens, à qui on doit tant de belles choses dont plus tard, l’Occident naissant fera son miel. Ils sont apparus comme des comètes dans un ciel plombé. Comment ont-ils pu échapper aux pesanteurs? Cela relève du miracle, car ils furent dénigrés par les notables, précautionneux et serviles, condamnés par les immams, censurés, bannis et parfois suppliciés par les souverains...Leurs écrits ne nous sont jamais parvenus, sinon plus tard, bien plus tard, en d’autres langues, par le canal de ceux là qui ont su recueillir leur héritage, les Européens. L’ironie était là, les Européens détiennaient leurs premiers savoirs de nos savants et c’est par eux que nous savions ce que ces génies nous ont écrit.

J’ai une grande nostalgie pour ces hommes audacieux et libres. Et pas mal fantasques! Là, je pense tout-à-coup à ce touche-à-tout de Firnas: aprés avoir oeuvré dans tous les métiers, il consacra ce qui lui restait de vie à l’étude du vol des oiseaux et en arriva à tenter de les suivre avec des assemblages suicidaires de bois léger, de gomme arabique et de plumes. On le voyait partout juché sur les montagnes environnant Cordoue à piétiner et à batte des ailes. Il n’en est pas mort, c’est l’essentiel de sa découverte. On prétend qu’il a inspiré Léonard de Vinci; je veux y croire, il mérite cette belle reconnaissance. On lui doit tant de choses: la vulgarisation du fameux shindhind qui contenait les formules de calcul indien qui allaient bouleverserla numérotation écrite en Orient et en Occident, la construction d’une horloge de précision, d’une sphère armillaire, d’un planétarium,etc...Je pense à l’ethnologue Ibn Battuta, ce génial globe-trotter qui avec un chameau, une besace et une outre a fait le tour du monde et ramené tant de magnifiques et étonnantes choses. Je pense à ce fin parmi les plus fins d’Ibn Khaldun, sociologue et politologue brillant comme on n’en connaît pas de nos jours. Il nous en a appris de bonnes et de moins bonnes sur nous-mêmes et les Arabes dans ses fameux Prolégomènes, je pense à ces géants Avicenne, Averroés,Djahir qui sont passés au Maghreb et nous ont laissé un peu de leur génie, je pense à ces grands hommes comme Saladin, dont l’esprit chevaleresque nous a enchantés. Je pense à ce fou d’Omar Khayâm qui a su élever la bacchanale au premier rang de l’initiation hermétique. Comment interpréter autrement ce quatrain ?
‘lève-toi, viens, viens, et pour la satisfaction de mon coeur
donne moi l’explication d’un problème
apporte moi vite une cruche de vin et buvons
avant que l’on fasse des cruches de notre propre poussière ‘.

Cette civilisation a formé, ici et là, en Espagne, au Maghreb et dans ses foyers d’Orient et d’Asie, une race de gens curieux, de libres penseurs avides de philosophie, de science, d’humanisme et de tolèrance. Ils ont su former le trait d’union entre les peuples, la chaîne qui relie l’Antiquité orientale au Moyen Age occidental. Ils ont joué dans l’histoire du progrés humain un rôle exceptionnel, similaire à celui qu’exercèrent les Phéniciens mercantis entre l’Egypte, l’Assyrie et Babylone.Prenant aux uns et aux autres, aux Grecs, aux Romains, aux Egyptiens, mais aussi aux Hindoux, aux Chinois et puisant dans leur propre génie, ces hommes transmirent à l’Europe, par les conquêtes arabes et les croisades , et par le simple échange entre hommes de bonne volonté autour d’un parchemin, d’une cruche de nectar, un savoir merveilleux et une vision humaine du monde”. Boualem Sensal

Brève bibliographie
A. CLOT L’Espagne musulmane, M.CHEBEL Dictionnaire amoureux de l’Islam, B.SENSAL Petit éloge de la mémoire. Folio 2€ p.89 à 93.

site internet (en espagnol) UNESCO las rutas del al-andalus

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